Il est temps d’ouvrir le récit avant que la mémoire ne commence le tri, comprimant les moments vécus en quelques images choisies et sensations vagues.
Après quelques années d’envies, de réflexion, de tergiversation et de préparation, le coup d’envoi a donc été donné à la mi-avril 2019, en débutant par quelques jours à Berlin avec Audrey, pour prendre une dernière grande bouffée oxygénée de famille et profiter au passage de cette ville chère à mon cœur et dont j’ai envie de faire la pub. Agréable par sa verdure, passionnante et émouvante par son histoire et en perpétuelle mutation. Les terrains vagues, bâtiments et autres infrastructures délaissés suite à la chute du Mur continuent d’être réinvestis par diverses initiatives citoyennes : jardins partagés, “squats” d’artistes, locaux associatifs, parcs… Ça fait 30 ans, j’en avais 5 et j’ai encore le souvenir un peu diffus des images à la télé de la chute du Mur et de mes parents se réjouissant au téléphone avec nos amis berlinois. Un de ces moments où le monde change de cap, c’est fort ! Malheureusement, les lieux alternatifs disparaissent les uns après les autres sous la pression de grands projets immobiliers mais il reste encore pas mal d’irréductibles endroits sympas qui résistent encore et toujours à l’envahisseur.
Quelques-uns de nos coups de cœur :
- l’ancien aéroport de Tempelhof, qui assurait le pont aérien alimentant Berlin Ouest pendant la guerre froide, aujourd’hui converti en grand parc au cœur de la ville, avec réserves ornithologiques, jardins partagés, espaces barbecue et un immense tarmac de jeu où les berlinois viennent faire du vélo, du roller-hockey, du cerf-volant et même du char à voile.
- le musée/mémorial gratuit et à ciel ouvert du Gedenkstätte Berliner Mauer et de la Bernauer Strasse, qui raconte les histoires poignantes de familles séparées en une nuit par l’édification du Mur.
- le parc un peu excentré (mais accessible à vélo) de Schönerberger Südgelände, ancienne gare ferroviaire rendue à la nature où les bouleaux poussent entre les vieilles traverses tandis que les moutons paissent dans des prairies maintenues ouvertes pour la biodiversité.
- la petite galerie d’art contemporain (gratuite) de Bethanien, qui accueille régulièrement de nouveaux artistes en résidence, et le marché aux vélos attenant.
- les bars et cafés alternatifs de plein air comme le Prinzessinengarten et son potager associatif ou encore le Yaam, un îlot de Jamaïque à Berlin: cuisine caribéenne, reggae, street art, bars en palettes et pieds dans le sable.
- plus généralement, les quartiers populaires quoiqu’en cours de gentrification plus ou moins avancée de Kreuzberg, Neuköln et Friedrichshain.
De Berlin, Audrey est rentrée à Toulouse (nous nous retrouverons en Colombie dans un peu plus de 3 mois pour la suite du chemin) et j’ai débuté, en ours un peu solitaire, ma longue route vers l’Ouest sans avion. La première étape a été de rallier Le Havre en train à travers les campagnes allemande et française, finalement pas si différentes. Les paysages se dévoilent et disparaissent au gré des reliefs vallonnés que le train tranche en ligne droite, trop pressé pour épouser les courbes naturelles. Les champs de blé alternent dans de longues ondulations avec les prairies mouchetées de pissenlits où paissent des vaches aux robes changeantes. Quelques parcelles de colza jaune intense ponctuent le vert gras du jeune blé. Des bois de chênes, de hêtres et de conifères rompent cette monotonie et des langues de saules et peupliers trahissent le tracé des cours d’eau invisibles à l’œil. Çà et là un étang, un village et un petit cimetière.
J’ai entrecoupé mon chemin de visites à quelques amis, en profitant pour découvrir ou retrouver les charmes de Göttingen et sa campagne (bien aimés de Barbara et des Frères Grimm), Strasbourg (Petite France et flammekueche), Paris (des perruches à collier au Père Lachaise!), Rouen (Jeanne d’Arc et colombages), Caen (abbayes, château et mémorial) et enfin Le Havre, dont on m’avait dressé un tableau si laid que j’ai été agréablement surpris, notamment par sa plage de galets et l’étonnante église St-Joseph aux allures de vaisseau extraterrestre.
A l’issue de cette agréable mise en bouche est venu le moment, le 5 mai, d’embarquer pour le “Nouveau Monde”.












