Mon passage à New-York a été trop furtif et dans les sentiers battus pour prétendre dire quoi que ce soit de nouveau sur cette ville quasi-mythique mais c’est pas grave je vous raconte quand même !
Outre un gigantisme étourdissant – on a beau le savoir et l’attendre c’est quelque chose à vivre! – ce qui m’a le plus marqué, comme d’autres avant moi, c’est une impression quasi-permanente d’être dans un film ou une série. Est-ce parce que, comme on l’entend parfois, les Américains se croient dans un film ? L’hypothèse me paraît trop caricaturale et méprisante pour être honnêtement défendue. Parce que les innombrables films et séries tournés à New-York rendent fidèlement compte de sa réalité ? Peut-être en partie. Ou bien parce que mon imaginaire s’est plu à conforter des images qui l’ont nourri pendant des années ? Sans doute. Quoi qu’il en soit c’était grisant.
Clap générique !
4h du matin, l’esprit enfariné, je jette un coup d’œil au hublot de ma cabine : le Pont Verrazano scintille dans la nuit, semblant marquer l’entrée officielle des Amériques. Je me précipite à la salle de navigation, les pilotes, experts du port, sont à bord pour guider le Capitaine dans les méandres de la baie. Un épais brouillard dissimule Manhattan et ses gratte-ciel. Seules les plus proches côtes et la Statue de la liberté se détachent dans la brume. Après deux dernières heures de navigation, assistés des remorqueurs et du soleil levant, nous nous amarrons enfin sous les portiques de Port Elizabeth, immense tapis de conteneurs trimballés de bout en bout par une armée grouillante de véhicules aussi improbables que hauts sur pattes.
Notre cargaison est déchargée sans perdre une minute mais pour nous c’est une autre histoire. Equipage et passagers sont convoqués dans le “Ship’s office” pour le “face checking” des services d’immigration. Nous ne sommes pas encore à terre mais l’Amérique est à bord… Elle est en uniforme, armée et répond aux noms de Bunch & Cifuentes ! Un par un, nous passons à l’interrogatoire, mené par l’agent Bunch. Grand afro-américain* imposant à la voix grave, plein de charisme, une force tranquille, l’image cathodique du père de famille protecteur, du héros ordinaire qui se sacrifie pour son prochain (en tout cas à la télé !). A sa droite, agent Cifuentes, jeune latino-américaine aux longs cheveux tie and dye disciplinés en une queue de cheval impeccable.
De toute évidence, Cifuentes fait ses armes et c’est Bunch qui mène la danse. Les questions fusent. Où vais-je dormir à New-York ? Combien de temps ? Pourquoi ? C’est la première fois ? Est-ce que j’ai de la famille aux USA ? Et à Toronto, je vais dormir où ? Quel est mon métier en France ? Et là-bas, j’ai de la famille ?
Moi : “Yes, I’ve got my girlfriend and my parents.
Bunch : You have kids? You’re married?
– No. We’re in a civil union.
– So why isn’t your girlfriend here?
– Because I wanted to travel a bit alone. She’ll join me later.”
Bunch se tourne lentement vers Cifuentes, la tête basse et le regard complice dans son visage fermé, sa voix de crooner faussement solennelle : “You see ? That’s how men do !”.
Elle se marre.
Nos passeports dûment tamponnés, à nouuuuus… l’immigration ! Après 20 minutes de taxi, emmenés par un chauffeur grec ayant visité Montbéliard et un peu Montpellier après avoir confondu les deux…, nous voici dans un second port pour une énième formalité aux bureaux de l’Immigration. Un immense entrepôt reconverti en sas douanier, une vingtaine de postes de contrôle et… personne. Deux agents finissent par apparaître, un asio-américain et un blanc-américain. Le premier nous soumet de nouveau au jeu des questions-réponses puis prend notre photo et nos empreintes.
Ça y est ! Nous sommes libres de circuler. Encore faut-t-il que le taxi commandé daigne arriver. Nous avons attendu, attendu, il n’est jamais venu… zaï zaï zaï… Tout est vide, bétonné, dépeuplé. Un grand ferry inerte est à quai, cale à véhicules béante. Pas âme qui vive sinon quelques goélands. Vent froid et pluie fine complètent l’inconfort de l’attente.
Sorti de nulle part, un chariot d’espoir surgit enfin, estampillé “Field operations”. Ce sont nos héros ! Héros du quotidien, héros des gens de bien, héros des gens de rien, héros américains : Bunch & Cifuentes ! “What’s up guys ? Are you alright ?” Je leur exprime notre détresse avec force exagération… Cifuentes compatit de tout son être comme si elle avait vu un chiot à 3 pattes. Bunch nous commande un nouveau taxi. Celui-ci sera ponctuel bien sûr, faute de savoir conduire (il me fait regretter le roulis du bateau).
Enfin nous entrons dans Manhattan. Mes yeux s’écarquillent, mes oreilles se dressent et la mâchoire inférieure tombe sur ma poitrine. Je resterai dans cet état peu seyant pendant près de 60h.
Pour commencer en beauté, j’erre sous la voûte céleste de l’immense et majestueuse gare de Grand Central (heureusement sauvée de la démolition dans les années 70 par une mobilisation des new-yorkais et Jackie Kennedy). Puis, ayant pris congés de mes compagnons de galère, je m’aventure seul dans le dédale à angles droits de la ville.
Randonnée urbaine sous la pluie battante et la protection de l’esprit Rastafari : carapace de pluie revêtue, je suis jaune, vert, rouge fluo, difficile de me louper ! Des bataillons de parapluies noirs filent sur les trottoirs et traversent au petit bonheur la chance, slalomant entre les flaques et les taxis jaunes. Les bouches d’égout qui fument, les gratte-ciel et les grues qui disparaissent littéralement dans les nuages bas. Le trafic chaotique et bruyant, les ambulances et camions de pompiers en spectacle son & lumière, les kiosques à junkfood qui clignotent à chaque coin de rue… un joyeux bordel ! Je descends la 5ème avenue : Empire state building, Madison square, Union square, Flatiron building, hallucination à chaque intersection qui dévoile de nouvelles tours. 4ème avenue, Lafayette street, Little Italy, Chinatown, pause !
Installé dans un salon de thé chinois le temps de reprendre mes esprits, mon oreille traîne sur la table d’à côté, qui réunit une dizaine d’hommes, 8 présumés Chinois, jeunes et aînés, et 2 supposés Italiens, le boss et son homme de main. L’Italien est là pour acheter un immeuble aux Chinois, l’affaire est quasiment conclue mais l’Italien abat une nouvelle carte : un informateur lui a révélé la veille que le 2ème étage n’est pas aux normes, ce que les Chinois avaient omis de lui dire. Ses interlocuteurs arborent soudainement des visages outragés mais restent interdits. Il leur explique calmement et avec un accent qui fleure bon la Sicile que, sous réserve d’un geste commercial conséquent, ils auront l’argent demain matin. Ça se tend, s’indigne, un jeune Chinois s’emporte avec véhémence et dans sa langue auprès de ses aînés. Coup de bluff ? Ils le ramènent au calme puis reprennent en anglais. Ça parlemente dur, j’attends le moment où tout le monde va subitement se lever et mettre en joue son vis-à-vis… Mais non, un compromis est finalement trouvé et tout le monde trinque avec le sourire. Je reprends le pavé.
Cityhall, Wall street, Ground Zero : les noms des victimes du 11 septembre constellent les marges de deux grands bassins mémoriels construits à l’emplacement des tours jumelles, leur remplaçante trônant de l’autre côté de la rue. Je suis fasciné, pour le meilleur et pour le pire, par l’Oculus, nouvelle gare futuriste et temple de la consommation qui étend ses ailes au milieu du World Trade Center. Tout est blanc, lumineux, immaculé, avec une douce musique zen et vendeuses en tailleur impeccable. Ne manquent que les annonces robotiques doucereuses et aliénantes pour se croire dans un film d’anticipation dystopique : Bienvenue à Gattaca, Equilibrium ou autre The island.
Je dors à Harlem, chez un sympathique Haïtien, mélomane pessimiste. Les deux jours suivants, rebelote, je sillonne en long et en large la ville et le gigantesque Museum d’histoire naturelle. Central Park, Public library, High line (la voie verte de New-York), Greenwich Village, ferry gratuit vers Staten Island (pour la vue sur la Statue de la Liberté et la skyline de Manhattan), Brooklyn Bridge, le captivant autant qu’effrayant Times Square (avec tous ces écrans je suis un moustique devant un halogène) et enfin le Rockfeller Center : j’ai trouvé saisissant de voir sa philosophie libérale gravée et illustrée sur tous les murs, non dénuée de valeurs humanistes (égalité, éducation, justice…) mais sous-tendant in fine, sous couvert de religion, un individualisme et un capitalisme destructeurs et « flamboyants », au sens propre, les sourds à la doctrine étant précisément illustrés brûlant dans les flammes de l’enfer.
Pour conclure ce séjour en beauté et en chansons, j’ai savouré Le livre de Mormon, comédie musicale drôle et satirique réalisée par les créateurs de South Park et contant les tribulations de deux jeunes missionnaires mormons en Ouganda. Ça chante, ça danse, ça balance, ça rit (beaucoup). La salle est conquise.
Rideau !























* J’utilise pour l’essentiel les termes officiels des “catégories raciales et ethniques” employées par le Bureau de recensement des Etats-Unis, qui considère aujourd’hui, aussi choquant que cela puisse paraître, cinq “catégories raciales” (Blanc-américains, Noirs ou Afro-américains, Natifs américains et Natifs d’Alaska, Asio-américains, Natifs Hawaïens et autres insulaires du Pacifique), les “hispaniques et latino” étant considérés comme une catégorie ethnique et non raciale.
Haha, un vrai conte à lire … Ça promet de bien belles lectures cette année merci beaucoup 😉
J’aimeAimé par 1 personne