Ma cavale au Canada – De Toronto à Prince Rupert

De New-York, je suis allé en bus à Toronto, plus grande métropole canadienne et 5ème d’Amérique du Nord. On la dit parfois semblable à New-York en plus propre. Moins chaotique sans doute, moins impressionnante aussi, mais peu importe, ses charmes sont ailleurs à mon sens, dans ses quartiers cosmopolites aux allures de villages à deux pas du centre financier et ses buildings modernes : Baldwyn village, Chinatown et, surtout, Kensington market, avec ses maisons bariolées, ses bazars en tout genre et sa douceur de vivre apparente.

C’est à Toronto que mon amie Cécile m’a rejoint pour deux semaines de virée transcanadienne. Celle-ci a débuté par trois jours complets de train durant lesquels nous avons traversé les forêts et lacs d’Ontario puis les vastes plaines cultivées du Manitoba et du Saskatchewan avant de rejoindre l’ouest Albertain et les Rocheuses canadiennes, longue chaîne montagneuse qui porte bien son nom. Pics acérés, palissades vertigineuses et remparts imprenables se dressent de part et d’autre de l’Icefields Parkway, plus de 200 km de route “panoramique” à travers deux parcs nationaux. Des lacs turquoise ou parfois gelés, des rivières qui serpentent dans de larges vallées glaciaires et des versants montagneux tapissés de pins. Malheureusement, des pans entiers de forêt sont morts sur pied, infestés par le Dendroctone du pin ponderosa, coléoptère qui a sa place dans le cycle forestier naturel mais qui connaît depuis quelques années une expansion fulgurante, attribuée au changement climatique (les insectes survivent davantage aux hivers moins rigoureux) et à une lutte trop intense contre les incendies (la préservation de grands peuplements matures favorise sa prolifération).

Dans ces paysages grandioses évolue une faune sauvage étonnamment accessible. En bord de route, des mouflons se reposent, des cervidés broutent les arbustes (wapitis, orignaux et autres cerfs) et des ours noirs se régalent des pissenlits printaniers, parfois en famille. Sur les parois encaissées d’une gorge, Mme. et M. Grand Corbeau se relaient pour couver leurs œufs bleus et M. et Mme. Pygargue font de même pour nourrir leurs jeunes au sommet d’un grand pin. Et tout ça sur une même journée ! Cette proximité de la faune crée même des embouteillages intempestifs, délétères à la fois pour la sécurité routière et la tranquillité des animaux.

Dans les Rocheuses, nous avons même croisé deux grizzlis ! Le premier, baptisé Hilda, flânait tranquillement en bord de route, soulevant des pierres à la recherche d’un bulbe ou d’un petit mammifère à se mettre sous la dent, avant de se désaltérer dans un ruisseau. Le second, Gabi, a croisé le sentier de notre randonnée sans nous considérer, même pas un petit reniflement…, nous laissant un chouilla anxieux et sur le qui-vive pour le reste de la balade. Les attaques, défensives comme offensives, sont rarissimes mais personne n’a envie d’être l’exception qui complète le menu… J’ai donc traversé le Canada armé à la ceinture de mon bearspray, aérosol semblable au gaz poivre utilisé par les forces de l’ordre. Mais l’une des principales règles préventives consiste à signaler sa présence aux ours en faisant du bruit, ceux-ci évitant les rencontres et pouvant se sentir agressés s’ils sont surpris. Nous avons donc empli le sous-bois de mélopées improvisées et transformé l’angoisse initiale en joyeux moment. Une fois seul, j’ai abondamment usé de cette technique et si, au final, aucun ours n’a goûté de mes mollets, certains ont été initiés à Johnny Cash, Joe Dassin, la Compagnie Créole, le rondeau gersois et quelques chants paillards, souvenirs tenaces de troisième mi-temps. J’espère qu’ils ont apprécié…

Au bout du compte, la seule altercation animale nous a confronté à une femelle wapiti, qui nous a suivis puis chargés au détour d’un chemin, sans doute pour protéger son faon caché dans un fourré proche ; nous étions en pleine période de mise-bas. Un coup de semonce à l’aide du bearspray a permis de la garder à distance sans sembler heureusement la blesser.

Entre deux séjours montagnards, nous sommes descendus découvrir les grandes plaines de l’est de l’Alberta, au premier abord un peu monotones mais qui recèlent de très jolies contrées. Pas de gros coup de cœur à Calgary (vite parcourue) mais son ambiance folk-rock et son Centre National de la Musique étaient sympas.

Au sud de Calgary, c’est le pays des cowboys : de grands ranchs et leurs prairies verdoyantes peuplées de vaches et chevaux se succèdent le long de belles collines avec les Rocheuses en toile de fond.

Vers l’est en revanche, ce sont les champs qui se succèdent à perte de vue, seulement ponctués ici et là de silos et pompes à pétrole, l’Alberta faisant figure de Texas canadien sur le déclin. La province possède en effet les troisièmes réserves pétrolières prouvées les plus importantes au monde (derrière le Venezuela et l’Arabie-saoudite), principalement sous forme de sables bitumineux, dont l’exploitation est particulièrement chère et destructrice : toute végétation est rasée pour fouiller le sol dans de grandes mines à ciel ouvert. Après avoir largement contribué à l’économie du pays, l’industrie pétrolière albertaine est aujourd’hui mise à mal par différents facteurs parmi lesquels la concurrence du pétrole de schiste américain, les réglementations environnementales et peu d’ouverture au marché international faute d’accès direct à la mer. Actuellement, un grand projet d’extension du réseau d’oléoducs Trans Mountain depuis l’Alberta vers la côte pacifique fait l’objet d’une très vive controverse et d’un bras de fer entre, d’un côté, l’Alberta et le gouvernement fédéral (qui a racheté le réseau) et, de l’autre, la Colombie-Britannique et diverses communautés autochtones, opposées à la réalisation du projet sur leurs territoires, notamment pour raisons environnementales. L’Alberta compte aujourd’hui plus de 150 000 puits inactifs ou abandonnés ainsi que des milliers d’hectares de bassins de décantation contaminés dont la restauration, imposée par la loi, se chiffre à des dizaines voire centaines de milliards de dollars et pourrait s’échelonner, au rythme actuel et d’après l’agence albertaine de réglementation de l’énergie, sur plus de 2 800 ans…

Dans ces plaines cultivées – et forées donc -, les routes sont désespérément rectilignes, avec des itinéraires du type “tout droit” (littéralement) pendant plus de 50 km avec un horizon tristement vide. Et tout d’un coup, sans crier gare, la route plonge dans les fabuleux “badlands” de la vallée de la Red Deer River et du Horseshoe Canyon, étonnantes formations géologiques en mille-feuilles creusées suite à la dernière période glaciaire par la fonte de glaciers géants qui pouvaient atteindre 1 km d’épaisseur. Au cœur de ces paysages arides, on peut apercevoir des coyotes rôder, des chiens de prairie dressés devant l’entrée de leur terrier et de somptueux Merlebleus azurés qui tranchent avec les strates d’ocre et de gris. Dépaysement garanti !

Ces formations sont aussi de riches gisements à ciel ouvert de fossiles, notamment de dinosaures. La bourgade poussiéreuse et un peu “redneck” de Drumheller capitalise avec un goût discutable mais franchement amusant sur ce patrimoine paléontologique et on y croise à presque chaque coin de rue des dinosaures en papier mâché parfois plus grands que nature et souvent costumés. Le samedi soir, le tout Drumheller de 18 à 78 ans se retrouve au Yavis Family Restaurant pour déguster un bon gros steak en regardant le baseball, siffler des carafes de bière, jouer au billard et au bandit-manchot et surtout pour un karaoké de cowboys aux accents très country-folk-rock. L’occasion de nous faire remarquer en entonnant un audacieux Foule sentimentale avant de revenir dans le thème avec Yusuf Islam alias Cat Stevens, Paul Simon ou Johnny Cash (forever !) et de refaire le monde avec de sympathiques locaux. Aussi sympathiques dans l’accueil qu’ils nous ont réservé qu’antipathiques dans leur discours… Difficile de dire si les opinions alcoolisées recueillies ce soir-là étaient représentatives de la population albertaine mais elles nous ont donné un triste aperçu des frustrations amères et xénophobes qui peuvent se cristalliser dans cette contrée reculée d’une province au passé faste et à l’avenir incertain. Justin Trudeau et, plus largement, les provinces de l’Est (Ontario, Québec…) et de l’Ouest (Colombie-Britannique) en ont pris pour leur grade, accusés notamment de spolier injustement et sans contre-partie les richesses de l’Alberta. Quant aux provinces et territoires du Nord, je cite : “On sait pas trop à quoi ils servent à part qu’il fait toujours nuit”. Les Premières Nations (ici on ne parle pas d’Indiens ou d’Amérindiens) ont pris quelques salves au passage, eux qui ne “s’adaptent pas à la culture du Canada et à ses racines chrétiennes”… celle-là fallait oser !

A cette occasion et à d’autres, j’ai pu constater que le Canada n’était pas (seulement) cette terre d’accueil pacifique que j’idéalisais sans trop y réfléchir mais que les dissensions y sont parfois palpables, ce qui n’est pas franchement étonnant pour un pays aussi vaste que le continent Europe. Et au-delà des tensions entre provinces, il y a la question ultra-sensible des Premières Nations, qui ont été dépouillées de leurs terres, sédentarisées, assimilées et déculturées de force. Exemple parmi d’autres : entre le 19ème siècle et 1996, plus de 150 000 enfants autochtones ont été internés dans des pensionnats religieux sous prétexte d’éducation, où ils devaient renoncer à leur culture et où nombreux ont subi des sévices, psychologiques de fait, mais aussi physiques et sexuels. Ces communautés autochtones se retrouvent logiquement paupérisées et vulnérables, avec notamment de forts taux de chômage et de criminalité, et sont considérées par certains de leurs concitoyens comme de dangereux parasites bénéficiant de privilèges indus (des exemptions fiscales existent dans les réserves). Bien sûr je n’ai que survolé le sujet mais le déroulé de l’Histoire est d’un cynisme à vomir et il n’est évidemment pas sans rappeler ce qui se joue “chez nous” et un peu partout dans le monde. Malgré ses affres tristement banales, le Canada est un pays magnifique plein de gens charmants !

Depuis l’Alberta, deux jours de train m’ont conduit, à nouveau seul, jusqu’à la côte Pacifique, à Prince Rupert. Cette petite ville tournée vers la pêche a été fondée au début du XXème siècle pour y établir un port marchand – sa position nordique offrant le plus court chemin vers l’Asie depuis l’Amérique (hors Alaska) – ainsi que le terminal ferroviaire du Grand Trunk Pacific Railway. Les trains de passagers se voient ainsi courber l’échine devant des convois de charbon, céréales, bois et autres conteneurs, parfois longs de plus de 3,5 km. Ça n’empêche pas la route d’être belle, au milieu de forêts de plus en plus luxuriantes au fur et à mesure que l’on approche du Pacifique et de ses pluies qui gonflent le sous-bois de fougères.

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