Yes Yukon ! – Dans les traces des chercheurs d’or

A Prince Rupert, j’ai embarqué sur un ferry pour 40 heures de cabotage paisible et contemplatif dans le sud-est de l’Alaska, à travers les méandres de l’Inside Passage, réseau de fjords qui serpentent entre la côte et les îles montagneuses de l’archipel Alexandre. Fait étonnant : Juneau, capitale de l’Alaska qui se trouve sur le chemin du ferry, n’est accessible que par la mer ou par les airs, aucune route ne la desservant.

Dans cette région particulièrement pluvieuse, soleil cuisant et averses noires se donnent la réplique ; souvent, les nuages forment une masse grise épaisse qui repose sur les reliefs et se déchire doucement en lambeaux descendant vers la mer. Protégées par les îles des assauts du large, les eaux sont très calmes et d’aspect changeant, tantôt vert velouté tantôt gris irisé, d’une teinte métallique qui leur donne un air de tôle ondulant au passage des bateaux. Elles sont aussi réputées pour leur peuplement en mammifères marins. J’y ai croisé des Phoques, Lions de mer, quelques Baleines à bosse, un groupe d’Orques et des Marsouins de Dall, étranges cousins des dauphins. Sur les rives, jamais très éloignées, une forêt dense et des Pygargues en pagaille, quelques bourgades et cabanes isolées, de temps en temps un impressionnant glacier entre deux pics enneigés. J’y ai vécu un aussi magnifique que glacial coucher de soleil, qui semblait durer des heures à l’approche du Nord et du solstice, évoluant en permanence au gré des paysages qui défilent et des changements de texture de l’eau. Pour parfaire le tout et vivre pleinement le voyage, il est autorisé de dormir sur le pont (et même d’y monter sa tente), ce dont je ne me suis pas privé.

Pendant la brève mais fameuse ruée vers l’or du Klondike, de 1896 à 1899, c’est le chemin qu’empruntèrent les aspirants prospecteurs pour rejoindre le Yukon, arrivant par dizaines de milliers depuis les ports de la côte ouest américaine, notamment de Seattle et San Francisco. A 21 ans, Jack London faisait partie des premiers à tenter l’aventure mais, atteint par le scorbut, il rentrera prématurément en Californie, ramenant avec lui beaucoup d’inspiration mais pas d’or. Si vous avez lu L’appel sauvage (anciennement L’appel de la forêt), la suite du récit vous rappellera peut-être quelques souvenirs.

A l’extrémité nord de l’Inside Passage, le ferry accoste à Skagway, petite ville alaskaine (1 000 habitants) établie dans une étroite vallée glaciaire prise en étau entre de hautes montagnes enneigées. De nos jours, des paquebots immenses y déversent des flots de croisiéristes. A l’époque, c’était le premier grand campement des futurs chercheurs d’or dans leur périlleuse route vers les champs aurifères. De Skagway, ou de Dyea sa voisine, il leur fallait gravir les montagnes de la chaîne côtière pour rejoindre le Canada par le Col White ou le plus emprunté Col du Chilkoot. Un parcours ardu de 53 km qui fait aujourd’hui le bonheur des amateurs de treck (j’étais bien tenté et ne l’ai finalement pas fait parce que trop chargé) mais qui en découragea plus d’un il y a 120 ans. D’autant que le gouvernement canadien, soucieux de ne pas livrer ces nouveaux arrivants à une mort quasi-certaine dans la rudesse hivernale, leur imposait d’avoir avec eux de quoi vivre pendant un an, ce qui représentait un chargement d’environ une tonne en cumulant vivres et matériel. Les valeureux devaient donc parcourir les 53 km des dizaines de fois, chargés comme des mules, pour réunir le tout côté canadien. Concernant les mules et autres animaux de trait employés par certains, ils n’étaient pas à la portée de la plupart des bourses et plusieurs milliers sont morts en chemin, à tel point que la Piste du Col White fut rebaptisée la Piste du Cheval mort.

Pour faciliter le passage de la chaîne côtière, un chemin de fer fut construit en un temps record, mais trop tard… la ruée s’était arrêtée aussi vite qu’elle avait démarré. C’est ce train de la White Pass & Yukon Route que j’ai emprunté pour poursuivre mon chemin, et ça valait vraiment le coup. Après une ascension rapide et abrupte à flanc de montagne (900 m en 32 km), le train atteint un superbe plateau, de roches, d’eau et de végétation rase, avant de longer tranquillement le Lac Bennett pour finir sa course à Carcross (contraction de Caribou crossing). Pour les chercheurs d’or, le Lac Bennett marquait la fin de l’épreuve de la marche et le début d’une autre : pour espérer faire fortune, il leur fallait encore construire leur propre bateau, en déforestant les abords du lac, pour rallier le fleuve Yukon et parcourir ses 800 km parsemés de rapides jusqu’à Dawson City, où le premier filon d’or avait été découvert.

Pour ma part, j’ai mis à profit le temps libéré par la non-construction d’un bateau pour flâner dans la charmante et pittoresque bourgade de Carcross et son improbable “désert”. Il s’agit en fait d’un complexe dunaire de dépôts glaciaires transportés par les vents et qui constitue un petit écosystème unique abritant des espèces rares de plantes et d’insectes, et d’autres moins rares d’humains en moto et van qui labourent les premières… Ces vagues de sable se meurent – ou plutôt naissent – sur les rives du Lac Bennett en une vaste plage dépeuplée ; seulement quelques promeneurs et une poignée d’aventureux qui pratiquent le kitesurf sur fond de montagnes enneigées. La vie semble bien paisible à Carcross…

A une heure de route plus au nord se trouve Whitehorse, la capitale du Yukon. Si elle n’a pas vraiment gardé le charme pittoresque des autres hauts-lieux de la ruée vers l’or, Whitehorse a le mérite d’être une capitale à taille humaine avec ses 25 000 habitants, soit les ⅔ de la population du Yukon, qui abrite 38 000 personnes sur un territoire grand comme l’Espagne ! La ville est entourée de nature sauvage et offre de jolies promenades sur les berges du fleuve Yukon ainsi que des musées intéressants et un vieux vapeur à aube arrière, le SS Klondike, que je me suis amusé à comparer au porte-conteneurs qui m’a conduit à New-York : le premier fait 43 x 12 m et consommait beaucoup de bois pour transporter 300 tonnes d’argent/cuivre/gnôle… ; le second mesure 334 x 43 m et brûle des centaines de tonnes de fioul pour faire traverser l’océan à des milliers de conteneurs ; les deux nécessitent un équipage d’une trentaine de personnes.

La Sterne arctique (Sterna paradisaea), ici au-dessus du fleuve Yukon, est connue comme l’oiseau effectuant la plus longue migration au monde (avec le Puffin fuligineux), parcourant chaque année près de 70 000 km aller-retour entre son aire de reproduction arctique et ses quartiers d’hivernage en Antarctique

A quelques heures encore vers le nord, elle apparaît enfin, étoile des bergers-prospecteurs à la confluence du Yukon et du Klondike : Dawson city ! Epicentre de la ruée vers l’or, elle a réussi à en garder les charmes tout en ayant une vraie vie de petite ville moderne au-delà du tourisme qui la fait vivre. Les saloons et leurs trottoirs en bois se succèdent le long des artères poussiéreuses de terre nue. Les maisons closes ont fermé depuis (je crois) mais il est encore possible de s’envoyer une rasade de gnôle avec un (vrai !) orteil dedans, et les dollars continuent de sonner et, surtout, trébucher au Diamond Teeth Gertie’s Gambling Hall, plus vieux casino légal du Canada. Chaque soir, trois spectacles de cabaret-french cancan-vaudeville, beaux, drôles et de plus en plus « chauds » au fil des heures, mais ça reste très bon enfant.

Autour de Dawson city, on peut s’essayer au maniement de la battée les pieds dans l’eau et découvrir les vestiges de la prospection industrielle (qui a toujours cours par ailleurs) : de grandes dragues flottantes qui creusent le lit des rivières, récupèrent l’or et rejettent le reste, créant d’impressionnants amoncellements de galets omniprésents à l’approche de la ville.

C’est à Dawson city que j’ai passé le solstice d’été, qui est également la Journée Nationale des Indigènes au Canada. J’ai donc eu le plaisir d’assister aux célébrations de la nation Tr’ondëk Hwëch’in, les pieds dans l’herbe sous un grand soleil. D’abord la prière de l’aîné, les discours de la Cheffe et du Maire, puis les attendus chants et danses traditionnels, interprétés par toutes les générations réunies. Ensuite, les bébés de l’année ont été officiellement accueillis par la Cheffe et deux bancs commémoratifs inaugurés pour les disparus – au Canada, on trouve souvent des bancs dédiés aux personnes disparues, parfois aussi à des animaux de compagnie -, et pour prolonger le plaisir, de petits concerts des musiciens locaux. Au final, une ambiance familiale très agréable et l’impression d’être un peu à la maison.

Jusqu’ici, je vous ai épargné les petites galères de voyage, rarement très intéressantes, mais celle-ci vaut son pesant d’or alors elle est dans le thème.

Je vous ai déjà parlé de mon « arme » anti-ours, le bearspray qui m’a accompagné à chaque sortie. Lors d’une petite rando nordique, j’en ai perdu la goupille de sécurité mais décidé de garder malgré tout mon précieux allié. Il nous avait préservé des sabots d’un wapiti alors je lui devais bien ça.

Quelques temps plus tard, au matin de mon dernier jour au Yukon, dans une auberge de jeunesse de Whitehorse, alors que j’étais certain de toujours me rappeler cette contrée fantasmée qui fut un peu mienne, une force mystique m’a poussé à faire en sorte qu’elle non plus ne m’oublie pas de sitôt… La gueule enfarinée et les yeux en sens inverse (le matin quoi), je désescalade mon lit superposé, vais chercher dans mon sac le nécessaire pour me doucher et là, c’est le drame… Piiiiiiiichhh !!???!!!! Je tousse un peu, beaucoup, passionnément, presque à en vomir. Une brève mais fatale pulvérisation de bearspray dont j’espère dissiper l’effet en aérant la chambre mais c’est peine perdue. L’arme est conçue pour diffuser au maximum et, en une minute, je commence à entendre d’autres personnes tousser dans le reste de la maison, y compris à l’étage. L’auberge est évacuée au pas de course de tous ses occupants, qui se retrouvent sur le trottoir, certains encore en pyjama avec interdiction de rentrer jusqu’à nouvel ordre, et je suis devenu instantanément l’homme le plus penaud au monde…

Heureusement, tout le monde le prend avec le sourire et je ne finis pas pieds et poings liés dans le Yukon. Pendant les heures qui suivent, accoutrés de masques de bricolage et de lunettes de natation, on vide toute la literie des dortoirs qui file au pressing et on éponge chaque surface de l’auberge, murs, mobilier et bibelots, la musique à fond. Bon, je n’exclue pas qu’il y ait pu avoir un peu de zèle dans la procédure mais j’étais mal placé pour protester. Toujours est-il qu’en fin de journée, tout est impeccable, chacun a droit à un oreiller neuf et une nouvelle règle est édictée : bearspray interdit à l’intérieur de l’auberge.

C’était la première fois que ça arrivait en 20 ans ! ce qui m’a étonné si l’on considère qu’à peu près tout le monde a un bearspray dans le coin, mais j’imagine qu’il fallait ce petit quelque chose en plus que tout le monde n’a pas… la goupille de sécurité ! Le soir venu, on en a rigolé en partageant pizzas et bières et l’ambiance était nettement plus chaleureuse que la veille. Bref c’était une journée cool et un team-working réussi !

P.S : si vous devez acheter un bearspray un jour, veillez à prendre un modèle dont la goupille de sécurité est attachée à la bonbonne par un lien, ce qui évite de la perdre. Il semble que ce soit la norme mais ce n’était pas le cas du mien. Et ne l’utilisez surtout pas en milieu confiné !

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