Les yeux collés au hublot pour Thomas et la peur au ventre pour moi, nous nous envolons, une vingtaine de passagers à bord, pour la côte pacifique nord colombienne dans un petit coucou à hélices vrombissant et assourdissant. L’annonce du pilote nous assurant de la fiabilité de l’engin n’aura aucun effet sur moi… Ajoutez à cela le doux surnom de l’aéroport où nous devons atterrir : « sal si puedes » (pars si tu peux), les avions étant régulièrement incapables de décoller en raison des pluies records arrosant la région, effet rassurant garanti ! Malgré l’angoisse, l’avion nous emmènera sains et saufs de Medellín au Chocó, région reculée où la jungle plonge dans l’océan, accessible uniquement par les airs ou par les eaux.
Nous mettons pied à terre dans le village de Bahía Solano. La population afro, les rues en terre battue et le rythme tranquille nous rappellent l’Afrique, les tuk-tuk qui sillonnent le village et la jungle en arrière-plan donnent un petit air d’Asie. Le Chocó nous montre une autre facette de la Colombie, de son histoire, de la diversité de ses paysages et populations.
Le Chocó est peuplé en grande majorité d’afro-colombiens (82%), descendants des esclaves africains envoyés massivement par les colons il y a 500 ans pour travailler dans les mines d’or de la région. Les communautés indigènes (Emberás, Wounaans…) représentent quant à elles 13% de la population. Les habitants du Chocó ont gravement souffert du conflit armé qui a fait rage dans le pays : abandon de leurs maisons face aux combats, blocus alimentaires, assiègement de villages, menaces, meurtres… Aujourd’hui encore, ces communautés sont menacées par les pressions de groupes armés qui se disputent le territoire du Chocó pour le trafic de drogue, en particulier dans la zone frontalière avec le Panama. Seule une petite frange littorale fréquentée par les touristes est sécurisée.
Entre deux lectures et baignades, on traque les crabes sur la plage et on s’amuse comme des gamins à descendre une rivière en bouée, activité typique des touristes colombiens. Nos balades dans le village nous mènent sur la grève à marée basse où limicoles, pélicans, aigrettes et autres échassiers se laissent observer – première rencontre avec le Bihoreau violacé.
Parés de quelques indices recueillis sur la toile, il nous faut trouver où, quand et comment repartir du Chocó par l’océan vers le sud jusqu’à Buenaventura. L’enquête démarre…
Mais un fait divers fascinant vient freiner nos investigations. Chaque année, entre juin et octobre, après un parcours de plusieurs milliers de kilomètres depuis les eaux glacées de l’Antarctique, les baleines à bosses viennent s’accoupler et mettre au monde leurs petits baleineaux dans les eaux chaudes du Pacifique. Alors… en barque ! On prend le large pour un « avistamiento de ballenas » (observation des baleines). En cette fin de saison, les baleines se font plus discrètes et l’océan un peu agité ne facilite pas les recherches. Mais nous aurons de la chance, après quelques hauts le cœur à scruter patiemment l’océan… « mira, mira, mira ! cola, cola, cola ! » nous apercevons les premières baleines. Elles nagent paisiblement, parfois avec leurs baleineaux, respirent à la surface en soufflant leur jet-trompette, puis plongent la tête la première et la queue la dernière.
De retour à l’embarcadère, notre enquête reprend : comment rallier Buenaventura en cargo ? LA question à 100 000 pesos. On se rencarde dans les petites gargotes sur pilotis et on prend peur devant l’état d’un cargo à quai qui transpire la rouille et le cambouis. Un doute s’empare de nous mais il est vite dissipé : celui-ci ne va pas dans notre direction. Un nouvel indic’ nous oriente vers la papetière Leonarda dans la librairie avec le coupe-papier. Nous suivons cette piste et obtenons le numéro de téléphone du potentiel capitaine d’un éventuel bateau qui partirait peut-être de Bahía Solano pour Buenaventura le lendemain…
Bon, finalement, on est pas mal ici et ça nous va bien de rester un peu plus longtemps pour mieux nous imprégner de l’atmosphère du Chocó. On remet donc à plus tard nos investigations pour prolonger notre découverte de la région.
























Après un trajet en tuk-tuk à travers la brousse, nous arrivons au charmant village d’El Valle, toujours avec cette ambiance colombienne à l’africaine si séduisante.
On y rencontre Annie qui suit la même route que nous et qui devient notre alliée dans la quête d’un bateau-retour.
La vie des villages, coincés entre forêt tropicale humide et océan Pacifique, est rythmée par les marées et par les pluies qui s’abattent aussi violemment qu’elles font rapidement place au soleil. Pour autant, personne ne semble connaître à l’avance les horaires des marées, pas même les pêcheurs. Ici pas de planning, on vit au jour le jour.
Côté jungle, ses habitants (insectes en tous genres, araignées, singes…) côtoient parfois les villageois, certains chassant à l’occasion le paresseux pour se nourrir malgré sa protection.
Côté Pacifique, l’océan est le lieu de vie des pêcheurs et du transport de marchandises entre les villages. C’est aussi un terrain de jeu pour les enfants qui s’ébattent entre les pirogues et pour Thomas, bambin épanoui qui batifole dans les rouleaux.
Pour atteindre la plage reculée où les tortues marines viennent pondre, on grimpe chacun derrière un motard mais, à peine partis, l’une des motos tombe en panne et nous voici donc à trois sur une moto qui file sur des kilomètres de plage déserte. Le sable et la marée montante ne rendent pas le tout très stable… la frousse nous prend et on agrippe sacs et mollets contre l’engin.
A la lueur des étoiles, nous partons en prospection assister à deux pontes de Tortues olivâtres, captivés devant ces colosses à carapace qui paraissent si patauds sur le sable et sont pourtant si agiles pour creuser et reboucher leur nid. Plusieurs habitants du village cherchent à préserver les tortues en récupérant leurs œufs, mets appréciés, pour les enterrer dans un enclos à l’abri des gourmets braconniers. Les scènes de pontes sont magiques, mais l’instant est un peu entaché par le manque d’explications et de sensibilisation, certains touristes éclairant l’animal avec torches et flashs d’appareils photos…
Le lendemain, la pluie s’abat sur le village. Les ombrelles se transforment en parapluies colorés et nous piétinons dans les flaques. Notre enquête elle aussi piétine.
Après une nouvelle recherche laborieuse d’infos pour repartir du Chocó et plusieurs fausses pistes, nous embarquons pour le village de Nuquí sur une lancha rapida (bateau tape-cul +++). C’est parti pour 1 heure de rencontres fracassantes entre nos fessiers et le banc en bois avec tassement de quelques vertèbres au passage. On a les pétoches pour notre coccyx et pour l’ordi qui saute avec le reste du chargement. Aïe aïe aïe…


































Nuquí : petite ville sur pilotis entre mangrove et océan. Lors des marées montantes, femmes, hommes, enfants et chiens pataugent dans les ruelles inondées ou se réfugient en hauteur. A marée basse, tout le monde réinvestit les rues, encombrées par les poules et filets de pêche, et les enfants jouent à la brouette ou aux billes sous le plancher des maisons.
Plusieurs habitants, témoins de nos recherches, nous apportent des informations décisives sur les bateaux en partance pour Buenaventura. Le beau Salo, petit cargo de marchandises, partira pour le sud quelques jours plus tard, à 5 heures tapantes du matin, avec ou sans nous !
En attendant le départ, nous partons de nouveau à la recherche des baleines. On ne s’en lasse pas… On suit un duo mère-bébé et là, sans prévenir, soudainement, maman baleine surgit des eaux ! puis c’est au tour de bébé baleineau de l’imiter et de sauter à son tour 😊
On va se remettre de nos émotions avec un petit bain d’eau thermale en bordure de cours d’eau et des masques d’argile made in river.















Le lendemain, c’est le grand jour ! Notre rafiot est à quai.
On décolle avec Annie et nos frontales à 4h du mat’. Arrivés à l’embarcadère, stupeur ! Le Salo n’est plus là… ! Consternation, désarroi et affolement, on se demande brièvement si ce Salaud n’est pas parti sans nous, plus tôt que prévu. Mais il est vite repéré, amarré plus loin en train de charger du poisson. Encore faut-il réussir à rallier ce quai… La marée montante inonde en partie les rues et il fait nuit noire. Nous partons avec énergie et espoir à travers la ville qu’on a heureusement bien sillonnée ces derniers jours. Les ruelles obscures sont jonchées de nids-de-poule et de flaques qui surgissent dans le halo de nos frontales. Une flaque plus grande nous oblige à faire demi-tour et à contourner un pâté de maisons. On trotte vigoureusement. Je m’engage dans une ruelle pendant qu’Annie plonge sous un volet métallique à moitié levé d’où sortent lumière et bruit. Demi-tour, la ruelle est bouchée par les eaux. On plonge à notre tour avec Thomas. Ça pue le poisson mais c’est bon signe ! Au bout du couloir, ça s’active dans le grondement d’un groupe électrogène pour charger des caisses de poissons à bord du Salo. Nos sacs sont hissés sur le pont puis c’est à notre tour de grimper. Ouf ça y est, nous sommes à bord !
A quai, c’est le branle-bas de combat, tout le monde est sur le pied de guerre car il faut charger le bateau rapidement pour qu’il parte avant la fin de la marée montante. A bord, outre les poissons (surtout des petits requins…), notre cargaison est essentiellement constituée de bonbonnes de gaz et bouteilles de bière vides. En sens inverse, les cargos transportent vers le Chocó, entres autres, marchandises, tuk-tuk, scooters et caisses de bières (pleines cette fois).
On prend nos marques à bord puis le large pendant que le jour se lève doucement. Le Salo devient notre maison flottante pour 30 heures de navigation sur la côte Pacifique.
Le bateau livre quelques denrées à de petites localités. A Joví, la petite lancha estampillée « alcaldia municipal » (mairie) vient récupérer des gros sacs de farine et donner ses bouteilles de bière vides.
Sur notre route, on aperçoit des dauphins et quelques souffles de baleines dont une frappant sa nageoire à la surface de l’eau avec force et élégance, c’est beau…! Nous croisons aussi Frégates superbes, Fous à pieds bleus et Pélicans bruns, solitaires ou en convois ondulants. Un d’entre eux finira même par se poser à bord, fière figure de proue palmée.
Pendant ce temps, de nombreux déchets sont jetés sans un regard par-dessus bord et finiront pour beaucoup sur les côtes colombiennes. Amers et tristes, nous constatons que la gestion des déchets et la sensibilisation sont malheureusement rarement prises en charge, plastiques et autres détritus finissant alors souvent dans la nature.
Dans la nuit, l’orage gronde. Notre sommeil est régulièrement interrompu par les éclairs et le roulis, la porte ouverte de la cabine laissant admirer la pluie battante à 45°.
Au petit matin, le Salo entre lentement dans la baie de Buenaventura. De la minuscule lancha en bois à l’imposant porte-conteneurs, toutes sortes d’embarcations se croisent. La nôtre est amarrée à un autre cargo ; il faut enjamber les bastingages de bateau en bateau pour espérer regagner la terre ferme. Mais il reste encore à franchir, non sans peur, une simple planche de bois tendue au-dessus du vide et de la boue pleine de déchets. Femmes et locaux d’abord. Les touristes après, on retrouve le plancher des vaches.
























ouiiiiiiii un nouvel article!!!!!!!!!! Merci !!
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Belles aventures et beau récit! Ça fait plaisir de lire de vos nouvelles
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J’ai senti la pluie, l’excitation, le poisson, le sable instable, la profondeur de la jungle, le calme et la tempête, le désarroi et l’émerveillement … Et oui ma photo préférée après toutes les photos restera les doggys dogs au soleil couchant .. haha. On vous aime les copains ❤
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Les doggys dogs ont posé pour toi 😉 Nous aussi on vous aime !
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Merci pour vos belles aventures toujours aussi passionnantes ! Bisous
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