Cocaoutchouc – Courants contraires sur l’Amazone

Le vent commence à tourner. Les 1001 charmes de la Colombie nous ont retenus plus longtemps que prévu et voici que ZIC* le faiseur de pluie est sur nos traces. Il est temps de mettre cap vers le Sud et, quitte à fuir les précipitations, nous optons pour la méthode lente : 500 km à contre-courant sur l’Amazone jusqu’à Iquitos au Pérou.

Nos passeports dûment tamponnés au poste transfrontalier flottant sur le fleuve, nous embarquons à bord de notre lancha, le rutilant Lucho ! Rouille flottante et gondolante, le néanmoins robuste Lucho offre d’étouffantes cabines en métal sans fenêtres et de repoussants sanitaires. Dans la cale du pont principal s’entassent les marchandises glanées au fil des escales : caisses de poissons, régimes de bananes, bétail bien vivant… Au 1er étage, les hamacs se balancent au rythme tonitruant du bar-cuisine ambiancé. Nous jetons notre dévolu sur le plus calme pont supérieur, ouvert aux quatre vents pour le meilleur et pour le pire, et y accrochons nos hamacs pour les trois prochaines nuits.

Le soleil disparaît en haut de la berge, découpant cabanes, Hommes et Martinets en plein apéro. La torpeur du jour n’est plus. Les amarres sont larguées et nous finissons par trouver le sommeil malgré le vent froid dont nous espérons qu’il ne durera pas… mais il dure… et c’est dur ! Qui l’eût cru ? On se les gèle sur l’Amazone.

Au réveil, nous balançons à feu doux au-dessus du plancher de tôle jusqu’à lentement retrouver une température corporelle confortable. Et surtout, nous tirons les leçons vestimentaires qui s’imposent pour les nuits suivantes. Pour mieux larver, Audrey revêt son costume d’asticot.

Les journées s’écoulent agréablement – si ce n’est l’épreuve des sanitaires – et presque trop vite, pour l’essentiel affalés dans nos hamacs à lire, écrire, organiser, trier, identifier, manger, dormir… et parfois contre le bastingage à contempler le fleuve et ses berges. Les occupations de nos compagnons de galère (3 touristes et une cinquantaine de « locaux ») sont à peu près similaires et tout le monde laisse filer les heures dans une cordiale proximité.

Nous sommes à plus de 2500 km en amont de son embouchure et l’Amazone atteint déjà une largeur de plus de 2 km. Sur ses eaux uniformément terreuses flottent quelques troncs et branchages, Jacinthes et Laitues d’eau – jolies plantes aquatiques parmi les plus envahissantes au monde – qui voguent passivement dans l’attente d’un coin tranquille où s’enraciner et proliférer. Les berges sont des talus raides ou de petites falaises sablonneuses patiemment grignotées par le fleuve. Sur leurs crêtes plus ou moins stables, de grands arbres dont les pionniers Cecropia, des roseaux géants et quelques plantations (yucca, banane…).

Les villages sont réguliers mais peu fréquents, le plus souvent établis non pas directement sur le fleuve mais sur de petits bras ou affluents, peut-être moins capricieux. Quelques-uns sont un peu plus développés mais la plupart se ressemblent, avec leurs maisons flottantes ou sur pilotis, dont beaucoup font office d’affiches électorales géantes : sur leurs murs de bois sont peinturlurés le nom et l’emblème d’un candidat aux dernières municipales. Ici Juan et son coq, là Paco et son épi de maïs.

Quand le quai n’est pas aménagé pour recevoir notre lancha, un énorme pieu est enfoncé dans la berge à grands coups de masse pour nous retenir le temps de transborder denrées et passagers. Nous faisons escale dans des endroits qui semblent quasi-sauvages, pour laisser descendre une petite famille chaleureusement accueillie par la grand-mère, faire monter un taureau récalcitrant ou embarquer d’énormes caisses de poissons, hissées à bord à la force de dizaines de bras. Lors des haltes plus conséquentes, femmes et enfants prennent le Lucho d’assaut pour restaurer ses passagers : empanadas, poissons frits, bananes et pastèques déambulent entre nos hamacs, ainsi que des fruits tropicaux jusqu’alors inconnus de nos services, comme ces longues gousses de Guaba de bejuco. Nous en achetons un fagot pour en savourer au fil de l’eau la chair blanche spongieuse et sucrée.

En fin de journée, il fait doux vivre à bord. Des groupes de perruches et aigrettes gagnent leurs dortoirs dans la lumière du soir pendant qu’insectes et amphibiens nous bercent de leurs chants dans les moments de répit du moteur.

Nous avons pour voisins de hamacs une petite famille qui effectue ce voyage de 5 jours aller-retour toutes les 2 semaines pour vendre sa pêche. Audrey sympathise avec la fille aînée, adolescente de 15 ans fraîchement mariée à un camarade de son « campo de trabajo ». Elle lui glisse en chuchotant qu’elle travaille dans un champ de coca « para la droga » et lui montre discrètement quelques photos dont une, a moitié floutée, d’un sac en toile rempli d’armes, puisque sur le camp, dit-elle, chaque travailleur est armé pour se protéger et défendre le site. Et elle conclut « Trabajo muy difficile, muy peligroso » avant de retourner jouer avec ses jeunes sœurs, laissant Audrey triste et révoltée.

Au milieu de la nuit, un grand groupe d’adolescents monte à bord. Réveillés par leur raffut, nous nous levons à tour de rôle avant l’aube pour constater que plusieurs sont déjà à la bière, certains bien pintés m’invitant chaleureusement à les accompagner. Merci mais il est 6h du mat’… Vers 7h, nous accostons au milieu de nulle part – seulement un cabanon en bois puis la forêt – et tous les jeunes débarquent. Je demande à un homme : « On est où ici ? – A Chichi. – Et pourquoi autant de jeunes débarquent ? Il y a un collège ? – Non [il vérifie autour de lui qu’on ne l’écoute pas et continue à voix basse], ils vont récolter la coca… » L’ambiance a l’air franchement détendue parmi les ados qui disparaissent entre les arbres mais leur destination fait froid dans le dos…

Précisons que la culture de la coca est autorisée au Pérou pour son usage traditionnel dont nous avons nous-mêmes bénéficié (mastication ou infusion des feuilles contre le mal de l’altitude), mais il s’agissait ici clairement d’exploitations illégales pour la fabrication de cocaïne, avec toutes ses funestes conséquences : travail d’enfants, trafic d’armes et de personnes, déforestation et pollution des terres par les additifs…

Le dernier soir, alors que la nuit est noire et la lune encore couchée, le ciel débarrassé de ses habituels nuages dévoile une magnifique voûte étoilée. L’occasion de dépoussiérer mon cherche-étoiles de l’hémisphère Sud resté à l’abri depuis 11 ans… Puisque nous sommes encore proches de l’Équateur – environ 4° de latitude Sud –, la moisson sera un joli panaché d’antiques appellations boréales et de beaucoup plus récentes inspirations d’explorateurs australs : Scorpion, Sagittaire, Couronne australe, Télescope, Paon, Toucan, Indien, Grue, Poisson austral, Sculpteur, Phénix, Eridan, Hydre mâle, Ecu de Sobieski, Aigle, Dauphin, Flèche, Capricorne et Cygne.

A l’aube du 3ème jour, nous voici arrivés à Iquitos, où nous débarquons au milieu des chalands qui se pressent pour avoir leur part de notre cargaison de poisson « frais ». L’agglomération de presque 400 000 habitants (à peu près comparable à Toulouse intra-muros) est paraît-il la plus grande au monde non accessible par la route.

D’abord territoire indigène puis mission Jésuite, la ville a pris son essor économique avec l’arrivée des premiers bateaux à vapeurs sur le fleuve avant d’exploser avec le boom du caoutchouc en 1880. Les indigènes de la région ont alors été en bonne partie exploités, torturés et décimés par le travail forcé dans les exploitations d’hévéas. Ce faisant, les barons du caoutchouc se sont grassement enrichis et ont fait bâtir de somptueuses demeures, dont les façades aujourd’hui plus ou moins décrépies font toujours le charme du vieux centre. Mais dans les années 1910, la fontaine de latex a tari et les fortunés rats ont quitté le navire Iquitos. Qu’importe, le sort du caoutchouc amazonien avait déjà été scellé 30 ans plus tôt par la biopiraterie britannique. En 1876, l’explorateur Sir Henry Alexander Wickham, à la solde des Jardins botaniques royaux de Kew à Londres, emporte discrètement 74 000 graines d’hévéas qui seront le germe du futur monopole des colonies asiatiques de la couronne sur le caoutchouc. A l’instar de l’extravagante Manaus au cœur de l’Amazonie brésilienne, Iquitos la péruvienne mettra longtemps à s’en remettre, exploitant pour ce faire ses autres ressources forestières : bois précieux, pétrole ou encore animaux sauvages vendus aux zoos du monde entier…

En quête du marché de Bélen, nous découvrons le quartier pauvre du même nom, ville basse qui contraste sérieusement avec la ville haute moderne et plus riche. Installé dans le lit majeur de l’Amazone, le quartier se compose de maisons en bois sur pilotis ou flottant sur des radeaux de troncs d’arbres. A cette saison, le sol est sec, jonché de déchets et de chiens errants. Au détour d’un chemin, nous sommes happés par le fameux marché, ses mille couleurs et autant d’odeurs, pas toujours délicates : poissons, poulets entiers ou en kit, abats en tous genres, légumes divers et variés, et bien sûr fruits en pagaille : bananes, camu-camu, chontaduro, cocona, cacao, aguajé, lulo, sapote, ananas, guaba…

Et alors que nous pensons avoir fait le tour de toutes ces richesses tropicales, nous tombons sur quelques étals de gibier sauvage, vraisemblablement pour tout ou partie braconné. Au menu : tête d’anaconda, tortues terrestres évidées, gueules et queues de caïman.

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*ZIC :  Zone Intertropicale de Convergence

Pour une immersion contemplative et instructive au cœur de l’Amazonie, où l’on évoque entre autres les revers du caoutchouc et des missions d’évangélisation, nous vous conseillons le film colombien « El abrazo de la serpiente ». C’est en noir et blanc et c’en est encore plus captivant !

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