Non loin de Dawson
Débute un chemin
Sauvage, sans personne
D’une beauté sans fin
Il sillonne les plaines
Il gravit les cols
Et enfin vous mène
A l’orée du Pôle
Ces contrées sans bruit
Sans arbres et sans nuit
Offrent au voyageur
Un bout d’infini
J’ai trouvé de l’or
Quand le monde dort
Sans souci de l’heure
Il brûlait dehors

En fait de chemin, il s’agit d’une route, ou plutôt d’une piste : la Dempster highway. 900 km de contemplation pure, depuis les berges de la rivière Klondike jusqu’aux rives de l’Océan Arctique.
Motivée à l’origine par l’exploration pétrolière et gazière de la région, sa construction s’est étalée sur vingt ans (1959 à 1979) – à l’exception du dernier tronçon de 170 km, ouvert en 2017 seulement -, retardée par des enjeux politiques et défis techniques. Bâtie sur le pergélisol (couche de sol gelée en permanence, peut-être plus connue sous son nom anglais de permafrost), la route est constituée d’un amoncellement de plusieurs mètres de roches et de graviers, qui évite au sol de fondre en été et à la route de s’affaisser. Les crevaisons fréquentes, l’adhérence variable et les bermes abruptes exigent une concentration permanente parfois fatigante, mais globalement, pour une piste, elle est excellente ! A ceci prêt bien sûr que c’est une belle balafre dans ce paysage sauvage.
Bon… l’exaltation lyrique m’a fait un peu mentir, il n’y a pas “personne”. On y croise des touristes bien sûr – de ce que j’ai vu surtout des retraités en camping-car – mais la route dessert aussi quelques communautés autochtones dont elle traverse les territoires. Hän, Gwich’in et Inuvialuit se rencontrent ainsi le long du parcours dans quatre localités plus ou moins mixtes.
Allez, je vous embarque !
Kilomètre 0 – Surtout penser à faire le plein, la prochaine station est dans 369 km !
Km 72 – Je campe au Parc Territorial Tombstone qui, comme la dizaine de campings qui s’égrènent le long du chemin, offre de beaux emplacements sans eau ni électricité. Le Parc est à quelque chose près le seul endroit de la route qui offre de vrais sentiers de randonnée balisés, où la taïga (forêt boréale de résineux) le dispute à la toundra (végétation rase des contrées froides), à la rivière encore partiellement gelée et aux sommets rocheux sculptés par les dernières glaciations. Les marmottes et spermophiles veillent sur l’ensemble.






Km 82 – Alors que la route vient d’atteindre son point culminant (1400 m) au Col de North Fork et qu’elle plonge sur les plateaux de Blackstone, un lynx traverse furtivement à une soixantaine de mètres devant moi…
Km 153 – De part et d’autre du Col Venteux s’élèvent de majestueuses montagnes qui paraissent inertes sous leur couverture quasi-intégrale d’éboulis. Elles semblent figées depuis la nuit des temps et seul le sifflement du Pika à collier perce celui du vent.
De fait, les scientifiques pensent que ces paysages désolés, restés libres de glaces pendant les dernières glaciations, n’ont presque pas évolué depuis environ 100 000 ans, contrairement au reste du Canada qui était à cette époque couvert d’épais glaciers. Un véritable mur de glace séparait alors le Yukon et l’Alaska du reste des Amériques. Nous sommes ici à la limite orientale de la Béringie, immense territoire qui s’étendait jusqu’en Eurasie via un pont de terre à l’emplacement de l’actuel Détroit de Béring.
Ce pont de terre, par lequel sont vraisemblablement arrivés les premiers Hommes des Amériques, permit la circulation de nombreuses autres espèces entre les deux continents, séparées du reste du “Nouveau Monde” par l’infranchissable mur de glace. Au nord du Mur, dans de vastes étendues sèches sans forêts paissaient mammouths, bisons et saïgas venus d’Eurasie, mais aussi chevaux et chameaux, originaires des Amériques et qui firent le chemin en sens inverse (les chevaux ont ensuite disparu des Amériques avant d’y être réintroduits par les Européens venus de l’Est, la boucle était bouclée !). Lorgnant sur tout ce petit monde, des lions venus d’Afrique et des “Tigres à dents de sabre” apparus et disparus en Amérique, tout comme l’Ours géant à face courte ou le Castor géant. Heureusement, quelques espèces ont survécu à cette époque et peuplent toujours ces terres : bœufs musqués, caribous, élans, bisons…
Globalement, cette époque a été marquée par des espèces de grande taille dont on retrouve la trace dans les légendes des peuples autochtones, probablement confrontés à des fossiles gigantesques inexpliqués. De là est né le mythe de Ch’itahuukaii le Voyageur, qui transforma d’anciennes créatures géantes et redoutables en d’inoffensifs animaux. Et si l’on considère aussi la place centrale du Grand Corbeau dans ces mythologies – créateur du Monde qui apporte la lumière aux Hommes mais aussi farceur sanguinaire -, je me suis parfois demandé si ce coin du monde n’avait pas un peu inspiré l’auteur de Game of Thrones : un Mur de glace au nord duquel vivent des créatures légendaires, géantes ou sanguinaires, des esprits anciens, des peuples venus de l’autre côté de la mer, un corbeau mystique…






Km 180 – De jeunes Mouflons de Dall paissent en bord de rivière. On pense justement que l’espèce s’est différenciée de sa cousine des Rocheuses du fait du Mur de glace.
Km 405 – Latitude 66°33’ N : le Cercle polaire !
Pas d’Ours blanc ni de tempête de neige. Il fait 6 ou 7 °C et je suis en short. Je ne crois pas que la température soit descendue en dessous de -2 °C pendant mon périple et elle a régulièrement atteint 15 °C voire ponctuellement 20 °C. L’emplacement du Cercle est matérialisé par une structure en bois qui surplombe une vallée étirée blanchie par les linaigrettes, ces herbes coiffées d’une boule de “coton” que l’on rencontre aussi dans nos contrées tempérées dans les milieux gorgés d’eau comme les tourbières. Un ou deux mois plus tôt, j’aurais peut-être pu assister à la migration de milliers de Caribous, qui empruntent cette vallée pour rejoindre leurs quartiers d’été en bord d’Océan Arctique. La harde de Porcupine – plus de 200 000 individus ! – fournit depuis des siècles nourriture, vêtements et outils aux communautés autochtones.
Ce soir je dors là. Les langues de neige donnent aux montagnes un air sévère sous leurs nuages froncés.



Km 465 – Le Grand Corbeau m’a fait une farce, la “tempête” était pour aujourd’hui. Alors que je quitte le Yukon pour entrer dans les Territoires du Nord-Ouest, le grésil puis la neige fouettent le pare-brise et voilent les montagnes que je traverse. A la sortie d’un virage, un grizzli surpris dévale le versant à toute allure, faisant voler des écumes de grésil et soulevant à chaque galop son imposante masse de muscles et de fourrure. Impressionnant !
Un peu plus loin, une estampe japonaise : quelques Grues du Canada, au front rouge, sur un petit îlot, au milieu d’un étang arrosé de neige.
Km 539 puis 607 – Les rivières Peel et Mackenzie barrent la route. Des traversiers gratuits permettent de les franchir.




Km 697 – Tithegeh Chii Citaii, enfin un nouveau sentier de promenade balisé, court mais magnifique. Il traverse des dalles rocheuses fleuries de Dryades, Pulsatilles et Saxifrages avant de longer les crêtes de falaises dominant la taïga et le Lac Campbell, dont les îles méandreuses ont des allures de mangrove.
Km 737 – Arrivée à Inuvik, “vraie” ville de 3 500 habitants offrant tous les services : hôpital, école, supermarché, piscine… et, à ma surprise, au moins trois lieux de culte : églises anglicane, chrétienne (en forme d’igloo) et mosquée. Pour ne pas provoquer et subir le dégel du pergélisol, la plupart des bâtiments sont construits sur pilotis profonds et les réseaux d’eaux et d’égouts sont constitués de conduites hors-sol qui traversent la ville.
Quelques kilomètres au nord d’Inuvik, j’atteins la limite des arbres. Déjà rabougris et parsemés, les épicéas finissent par disparaître totalement, cédant le territoire à la toundra qui s’étend à perte de vue dans la plaine ondulée, seulement interrompue par les étangs, la route et, enfin, l’Océan Arctique.






Km 886 – Latitude 69°26’34’’N : Tuktoyaktuk et l’Océan Arctique !
Annoncée par l’apparition dans la toundra de quelques pingos, petites collines au cœur de glace, Tuktoyaktuk marque le bout du chemin, sur les rives de la Mer de Beaufort. Cette petite ville de 1 000 habitants à 90% Inuits a un charme de bout du monde, un peu hostile, un peu bordélique, paisible. Peu de végétation, de l’herbe et de la terre nue. Des maisons sur pilotis, plus ou moins colorées. Entreposés un peu partout, des bateaux, pick-up, motoneiges, ferrailles… De nombreux chiens au bout de quelques mètres de laisse. Sur le front de mer, les plages de galets accueillent des quantités impressionnantes de bois flotté et délimitent des lagunes où barbotent quelques valeureux oiseaux, Hareldes boréales et Phalaropes à bec étroit. La banquise s’est détachée de la côte une semaine avant mon arrivée, peu avant le solstice d’été. Nous sommes le 16 juin. Ici, le Soleil ne se couche jamais du 19 mai au 24 juillet.















Sur le chemin du retour, je profite de ce jour sans fin pour savourer chaque kilomètre. A 3h du matin, le Soleil rasant s’alanguit sur la couette molletonnée des champs de linaigrettes ; il irradie la toundra d’un jaune délicieux. Les Labbes à longue queue dorment sur la route, se reposant de leurs voltiges de la journée au-dessus des étangs. Dans les herbes fourragent les Oies rieuses et Courlis corlieux, venus du lointain Sud, à des milliers de kilomètres, pour nicher dans la toundra. Plus loin, je croiserai même un Traquet motteux, petit oiseau estivant dans les montagnes du Yukon avant de regagner ses quartiers d’hiver en Afrique du Nord ! Deux Grues du Canada se font la courbette en poussant de grands cris rauques. Des canards de toutes sortes peuplent les mares et se camouflent à mon approche. La végétation change à nouveau, les arbustes puis les arbres réapparaissent petit à petit. Depuis son perchoir, un Faucon merlin est à l’affût de son futur repas et un Lagopède alpin se découpe en ombre chinoise au sommet d’un buisson. Dernière apparition de cette nuit blanche enchantée : sur une branche en bord de piste, un Grand-duc d’Amérique me fixe du regard.








Bien sûr ce ne sont là que quelques moments choisis et la route a été plus riche encore. Extraits :




















Pour qui voudrait se lancer sur la Dempster highway, deux sources d’informations passionnantes pour mieux comprendre ses paysages et leur histoire :
- le Centre d’interprétation de la Béringie du Yukon, à Whitehorse ;
- le livret “The Dempster highway travelogue” dont des exemplaires papier sont en principe disponibles auprès des centres d’informations touristiques du Yukon (lors de mon passage, il était disponible à Dawson city et au Parc Tombstone mais pas à Whitehorse) ou bien téléchargeable sur https://yukon.ca/sites/yukon.ca/files/env/env-dempster-highway-travelogue.pdf
La linaigrette … j’aime particulièrement cette fleur doudou. On la trouve à profusion en saison sur la piste Baliù , juste à côté de notre autre « chez-nous ». En effet le sol y est particulièrement humide .
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Oui y’en a pas mal autour des lacs pyrénéens, c’est beauuuuuuu
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