Douceur et douleur à Jardín et Medellín

Une fois descendus de la montagne, nous pensions nous mettre au vert quelques jours dans la campagne de Jardín, où nous arrivons après quelques heures passées dans une chiva brinquebalante, bus en bois peinturluré, ouvert aux quatre vents et aux airs de bétaillère. Mais nous posons finalement nos sacs à dos sur la place du village, animée presque 24h/24, et c’est très bien ainsi!

Face à la belle église néogothique, qui cloche à des heures incongrues, familles, jeunes et, surtout, hommes à chapeau avec ou sans moustaches, flânent ou refont le monde, installés aux tables colorées des troquets en enfilade. De temps à autre, on assiste à la parade de fiers cavaliers dont les montures aussi nerveuses que disciplinées martèlent le pavé en crabe. On enterre nos bonnes résolutions de soupe à la maison, on se laisse prendre par l’ambiance et on cède au chant lipidineux des kiosques à cholestérol, dont les perfides effluves montent jusqu’à nos fenêtres…

Pour compenser (un peu), nous irons quand même explorer les versants montagneux alentour, constellés de bananiers, caféiers et d’oiseaux aux plumages aussi chamarrés que les murs de la ville : Coq de roche, Bruant chingolo, Callistes doré et rouverdin… Jardín porte bien son nom!

C’est pleins de curiosité que nous partons pour Medellín, sa redoutable réputation ayant été chassée de nos esprits par le plébiscite unanime des voyageurs croisés en chemin.

Dès l’arrivée, un chauffeur de taxi aux dons de prestidigitateur transforme quelques dizaines de milliers de nos pesos véritables en faux billets… L’esbroufe est un peu dure à encaisser mais la perte n’est pas dramatique (~30 euros). Nous allons reprendre nos esprits dans notre hôtel qui se révèle à peu près aussi cosy que le « squat » de Bogotá, si ce n’est que les braillements des fêtards sont ici remplacés par ceux de notre voisine de pallier, qui semble rentabiliser ses insomnies à coups de téléphone rose… Cerise sur l’empanada, les punaises de lit… Audrey s’en gratte encore! Note pour plus tard : dans les grandes villes, ne pas se jeter sur les logements les moins chers.

Heureusement, les jours suivants effaceront ce mauvais départ et nous réconcilieront avec la ville. Certes, comme beaucoup de métropoles tropicales, son énergie débordante a quelque chose d’assommant qui n’aide pas à affronter des rues bruyantes et parfois sales où la misère est souvent à nu. Dans la rue des ferronniers menant au grand marché couvert, au milieu de la limaille qui vole et des émanations chimiques, femmes et hommes en guenilles et aux visages parfois déformés sont allongés par terre. L’un d’eux est enfourné dans un sac poubelle de la tête à la taille ; difficile de dire s’il cherche un peu de repos à l’abri du monde et du soleil ou s’il s’agit d’un cadavre… 

A côté de ça, Medellín est une ville moderne, d’art et de culture, parsemée de coins jolis et agréables, et pas seulement dans les quartiers aisés. Mais surtout, son histoire passionnante bien que terrible et sa résilience galopante forcent le respect. Dans les années 1980-90, sous le règne de Pablo Escobar et d’autres groupes violents, elle était connue comme capitale de la cocaïne et « ville la plus dangereuse du monde », avec des taux d’homicides records (jusqu’à près de 400 par an pour 100 000 habitants). Narcotrafic, criminalité et pauvreté sont encore bien présents, et Pablo Escobar jouit toujours d’une aura malsaine – on trouve un peu partout des tee-shirts et mugs à son effigie estampillés « El Patron » –, mais la situation s’est néanmoins améliorée de manière spectaculaire en une vingtaine d’années. D’abord hélas par une répression violente – avec hélicoptères, tanks et morts collatérales de civils, enfants compris – puis grâce à d’ambitieux programmes sociaux et de planification urbaine, mis en œuvre par les municipalités successives de tous bords politiques et en collaboration avec la société civile (ça laisse rêveur…). 

Les quartiers pauvres tapissant les montagnes qui encerclent la ville ont été désenclavés par des lignes de téléphériques, de métro et des escalators ; de nombreuses bibliothèques ont été construites et des investissements massifs ont été réalisés dans les logements sociaux, les écoles et autres infrastructures, toujours en priorisant les zones les plus vulnérables. Medellín a aussi des politiques fortes dans l’environnement et les nouvelles technologies, qui lui ont valu d’être élue en 2013 « ville la plus innovante du monde » par le Wall Street Journal. 

Nous avons pu apprécier cette transformation quasi-miraculeuse en visitant la Comuna 13, quartier pauvre autrefois gangréné par le trafic d’armes et les affrontements entre groupes armés, et aujourd’hui haut-lieu touristique de la ville où des milliers d’étrangers se pressent pour admirer la paix retrouvée et les arts de rue, graffitis en tête.

Au-delà de la ville elle-même, cette étape a été l’occasion de mieux appréhender l’histoire du pays dans son ensemble. De nos positions de jeunes étrangers peu au fait des réalités colombiennes – à part ce que nous en disaient de temps en temps les JT et radios –, nous avions l’impression confuse que tout se résumait à la question des FARC et à celle du narcotrafic, et que la première avait été résolue par l’accord de paix signé en 2016 entre FARC et gouvernement. Mais nous avons réalisé dans quel bourbier infâme pataugeait le pays depuis plus d’un siècle, et à quel point les FARC n’étaient que la partie médiatisée de l’iceberg quand tant d’autres acteurs du conflit, notamment gouvernants et possédants, avaient activement contribué à plonger la Colombie dans un bain de sang. Sur les quelques 260 000 morts causés par le conflit armé en 60 ans (dont environ 80% de civils), l’ONU estime que 8% sont imputables aux forces de l’ordre régulières, 12% aux guérillas (FARC, ELN et autres) et 80% aux milices paramilitaires à la solde de l’Etat et de riches exploitants terriens (en particulier des multinationales bananières) soucieux de préserver leurs intérêts des méchants paysans… Leur mode opératoire préféré : le massacre de civils. Et aux morts s’ajoutent les mutilés, torturés, violés, enfermés, enlevés, déplacés… Au total, plus de 6 millions de victimes. Autant d’horreurs financées à un moment ou un autre par la cocaïne.

Depuis les années 2000, la situation sécuritaire du pays s’est considérablement améliorée, entre autres avec le désarmement des paramilitaires et la paix signée avec les FARC, mais divers groupes armés sévissent toujours et la paix s’annonce fragile : le nouveau président souhaite réviser l’accord de paix signé, mal accepté par nombre de victimes, et des dissidents FARC ont appelé à reprendre les armes en septembre dernier.

On pourrait imaginer que toutes ces atrocités aient instillé gravité et repli sur soi au cœur de la population, mais les Colombiens, fidèles à leur réputation, se sont montrés particulièrement accueillants et chaleureux à notre égard, et à presque chacune de nos étapes semblait flotter une apaisante et joyeuse douceur de vivre.

Profitant de cette heureuse légèreté, nous nous sommes initiés à la bachata et sommes allés nous aérer l’esprit, le temps d’une journée, dans la jolie Guatapé, qui accueille des hordes de touristes venues gravir son étonnant monolithe de 220 m de haut et savourer sa paisible atmosphère lacustre.

Audrey touchée par la lumière

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